JOUR 1
Le matin a rendu Sinchon beaucoup plus aimable que la veille au soir commentaire de A. 1. et une booooonnne nuit de sommeil. . Le jour avait retiré aux façades la masse verticale qui m’avait tassé la nuque. Les bâtiments montraient leurs tuyaux, leurs câbles, leurs petites verrues techniques, leurs climatiseurs accrochés on ne sait pas toujours comment, leurs conduites qui descendaient le long des façades en faisant de jolis nœuds. Une petite passion pour la tuyauterie coréenne est née : ces tuyaux rouges fanés ou crème qui sortent des parois, qui entrent dans un mur, ressortent plus bas, contournent une fenêtre, hésitent un peu à prendre leur retraite pour découvrir le monde ; au moins le trottoir d’en face ; peut-être le couvercle de la poubelle au-dessus duquel ils servent depuis des décennies ?
On a commencé par la Gyeongui Line Forest Trail , une coulée verte qui reprend l’ancien tracé d’une voie ferrée. Le tracé allait serpentant entre les immeubles, les cafés déjà ouverts, les passages piétons, les arbres encore trop jeunes pour faire de l’ombre, les bordures propres, les boutiques provisoires, les statues dont nous ignorions l’histoire, les petites stations où l’on montait et descendait sans bruit. A., comme à son habitude, voulait explorer tous les culs-de-sac. Je crois qu’elle présente une intolérance aiguë aux lignes droites ininterrompues commentaire de A. 2. alors aussi il fallait à un moment tourner mais je savais pas quand et M. ne me disait jamais quand. Mon téléphone était trop nul pour avoir une eSIM donc j’avais pas de données mobiles. . Au-delà de 230 mètres d’axe dégagé, son organisme réclame une déviation. Son pas ralentit, et ses yeux guettent les côtés en quête d’échappées avec une inquiétude croissante. Droite ou gauche, peu importe ; il faut faire vite : qu’une rue latérale se présente, que ça bifurque. On avançait donc en petits écarts, happés par des bouts de ruelles, des retraits, des escaliers qui semblaient promettre autre chose que l’impasse très honnête au milieu de laquelle on débouchait. Ces ruelles étroites et sinueuses, les golmok (골목), sont devenues une de nos joies récurrentes et nos sentiers de choix pour explorer des quartiers quand le temps ne jouait pas contre nous. Les boulevards nous faisaient marcher ; les golmok 3. Golmok (골목) : ruelle étroite et sinueuse, souvent prise dans le tissu des maisons. , eux, nous prenaient en charge. Ils nous avalaient, nous ralentissaient, nous rendaient à la ville par petites portions, avant de nous ravaler plus loin commentaire de A. 4. Elles étaient jolies. .
Au petit déjeuner, j’ai goûté mon premier samgak gimbap (삼각김밥), un triangle de riz farci au porc épicé 5. Le samgak gimbap (삼각김밥) est un triangle de riz garni, enveloppé d’algue, très courant dans les supérettes coréennes. C’est le cousin coréen de l’onigiri japonais. . Je l’ai mangé avec le contentement particulier des premiers achats de supérette dans un pays lointain ; ai croqué dans quelque chose qui n’a pas la prétention d’être mémorable mais qui, parce que c’est la première fois, entre dans le souvenir par une porte plus étroite et laisse une trace d’une netteté inattendue commentaire de A. 6. après avoir appris péniblement comment ouvrir cette mystérieuse nouveauté .
Les maisons basses s’adossaient aux immeubles plus récents, et une part de moi voulait prendre les escaliers extérieurs pour sauter d’un toit plat encombré à l’autre ; peut-être pour voir si là-haut aussi, la ville parvenait à nous refuser l’horizon. Même quand la rue paraissait presque plate, un mur au loin, une voiture garée de travers, une rangée de marches ou le profil d’un toit trahissait la précarité de la planéité de cette ville.
Je ne sais pas si je veux connaître la raison avec certitude, mais j’ai tendance, en arrivant dans un espace inconnu, à convoiter de l’œil et des gambettes la colline ou la montagne la plus élevée. C’est pas juste le goût des cimes et des hauteurs. À vrai dire, les vues panoramiques en montagne me déplaisent. L’œil y peine à se fixer, il dérive dans des grandeurs qu’on ne parvient pas bien à mesurer avec son corps : c’est moins plein que promis. Il m’arrive même de ne pas m’arrêter aux points de vue dégagés, ou de m’y tenir avec la légère mauvaise foi de celui que l’espace invite à l’admiration mais qui sent qu’il n’y trouvera qu’inconfort et déception. Toujours est-il que ce désir de hauteur n’a pas fait défaut, car il faut bien porter ses contradictions. À peine arrivés, A. et moi avions inscrit au programme non pas un, mais deux sommets : Ansan d’abord, puis Inwangsan .
On a attaqué le mont Ansan par la chute d’eau artificielle d’Hongjecheon, d’où s’élançaient plusieurs pentes aménagées qui se transformaient rapidement en escaliers de bois réguliers. Sur les sentiers coréens, il y a des tapis de corde nouée posés sur la terre pour éviter les glissades. Le pied y trouve une adhérence très agréable. C’est une surface tressée, un peu molle mais assez rigide pour qu’on y sente les petites bosses.
Au niveau des dernières portions connectées à la route avant que la montagne ne soit vraiment montagne, des petits vieux traversaient lentement des tunnels bâchés blancs en foulant du pied une terre rouge commentaire de A. 7. que nous avons d’ailleurs pu admirer deux fois car nous nous sommes trompés de chemin au début de cette montée . Ils avançaient lentement, concentrés, les mains croisées dans le dos 8. C’était de l’eosing (어싱), la version coréenne de l’earthing. Ils font ça pour stimuler la circulation sanguine et trouver un contact plus direct avec le sol. . À quelques mètres de là, dans un petit petit parc sportif haut perché comme on en a vu beaucoup tout au long du voyage, un vieux monsieur pendait tête en bas, le long d’une curieuse machine. Avec le recul, je crois qu’il en faisait l’usage prévu. Il n’avait pas l’air victime d’un accident de gymnastique. Il était maître de son protocole, le corps renversé, la tête en bas, comme un fruit mûr qui pend en paix.
Plus haut, la ville s’est éloignée de nous. Malgré tout ce que j’ai dit auparavant sur les panoramas qui me laissent parfois au bord d’eux-mêmes, cette fois-ci, le surplomb a eu un effet palpable : il m’a aidé à respirer. La veille au soir, les hauts bâtiments m’avaient un peu étouffé. Vus d’en haut, ils formaient de petites enceintes sagement concentrées. Ils serpentaient entre des collines bien plus imposantes qu’eux, s’accumulaient dans les creux, suivaient l’amorce bombée des versants de montagne avant de freiner devant une masse boisée. Les îlots de béton ne me semblaient plus avaler l’espace. Les tours étaient encore là, nombreuses, serrées, parfois énormes, mais elles avaient une mesure maintenant commentaire de A. 9. Encore une fois, les Sims revenaient en mémoire en voyant les îlots de bâtiments .
Sur le chemin, j’ai vu des nids d’oiseau comme j’en ai rarement vus. Ou plutôt des architectures qu’il serait injuste d’appeler seulement des nids, tant elles semblaient procéder d’une science discrète de l’habitat collectif. Les pies du pays, les kkachi (까치), ont peut-être bien connu l’avènement du socialisme et les joies du logement mutualisé. J’ai vu des forteresses de brindilles qui occupaient des arbres avec une assurance d’architecture publique 10. Le kkachi (까치), la pie bavarde coréenne, est parfois considéré comme un oiseau national non officiel. Ses nids peuvent devenir énormes parce qu’ils sont réparés et agrandis d’année en année, notamment pour résister aux hivers rigoureux et aux vents de Mongolie qui frappent Séoul. . Je me suis demandé si l’architecture des nids d’une même espèce variait selon les pays. Est-ce que les pies coréennes construisent autrement que les pies françaises ? Ce n’est sûrement pas la même espèce, en fait. Est-ce que le vent, les hivers, la densité urbaine, les arbres disponibles, les prédateurs, les habitudes transmises de bec en bec finissent par produire des styles régionaux ? Faudra que j’en parle avec un ornithologue. Ou qu’un ornithologue m’en parle dans Patafoin ?
En vérité, j’ai dit qu’on grimpait deux sommets, mais Ansan et Inwangsan font la paire. Depuis le sommet d’Ansan, Inwangsan se tenait juste en face et un pont en crête les reliait. Ce passage avait quelque chose de satisfaisant pour l’esprit (et pour les mollets qui ont évité de redescendre plus bas que nécessaire avant la remontée) commentaire de A. 11. mais qui ont tout de même bien travaillé .
Inwangsan avait une atmosphère plus religieuse. Il y avait de nombreuses pierres qui auraient pu se prêter à un portrait, et on a longé d’autres pierres agglutinées pour former un joli rempart 12. Hanyangdoseong (한양도성) est la muraille historique de Séoul. Construite à partir de 1396, au début de la dynastie Joseon, elle suivait les reliefs entourant Hanyang, l’ancien nom de la capitale, afin d’en protéger le centre. . Il montait avec la pente et découpait la crête. Je pense que d’un certain point de vue, le rempart ressemble à une crête de dragon, enfin, une échine de dragon. Je marchais près de cette muraille en guettant le son lointain des gongs ou des percussions. J’avais lu qu’Inwangsan est un haut lieu du chamanisme coréen (musok), et des rituels y sont encore pratiqués dans des sanctuaires entre les rochers 13. Le musok est le chamanisme coréen. Les rituels chamaniques mêlent chants, percussions, offrandes et gestes codifiés. Inwangsan est associé depuis longtemps à ces pratiques, avec des sanctuaires parfois dissimulés entre les rochers. . Je tendais l’oreille avec un espoir un peu enfantin. Mais je n’ai rien entendu. Pas de gong lointain, pas de tambour d’entre les pins. Tant pis, mais de toute façon, je n’avais pas pris mes micros sur moi. J’aurais été un peu triste de ne pas pouvoir enregistrer ces rumeurs sacrées venues de je ne sais où.
On est redescendus par le très sympathique quartier de Cheongunhyoja, entre deux vallées, vers Seochon . Les rues y avaient le charme des endroits qui ne se présentent pas tout de suite. Les golmok faisaient leur travail de ruelles, et on découvrait cette partie de la ville petit à petit, en suivant la piste. Après les hauteurs, cette descente était douce.
On a atterri au marché de Tongin pour notre premier vrai repas partagé. J’étais d’abord très enthousiasmé par le système de jetons du marché : on peut y acheter des yeopjeon (엽전), répliques de pièces anciennes en laiton de la dynastie Joseon, puis composer son dosirak (도시락), sa boîte-repas, en allant d’étal en étal. L’idée me plaisait bien. Mais après une exploration rapide de l’allée, on a vu un restaurant qui servait un grand plat rouge, brillant, où frémissaient des tteokbokki , du tofu, des nouilles, de l’œuf et du chou. Le projet numismatique a rencontré un opposant de taille 14. Relatif aux monnaies anciennes et aux médailles ou à la science qui les étudie. CNRTL . La ferveur de nos estomacs a enterré les yeopjeon.
Le bouillon en question, c’était du jeukseok tteokbokki (즉석떡볶이), cuit directement à table. Les deux messieurs qui se sont occupés de notre table étaient à nouveau très sympathiques, et pour cette seconde tentative, on avait étoffé notre maigre palette de petites phrases. Au lieu de seulement dire juseyo, s’il vous plaît, je savais désormais dire “ceci s’il vous plaît”, igeo juseyo, et même préciser une quantité (en pariant sur le fait que je ne demanderais jamais plus de quatre unités de quoi que ce soit comme je ne savais pas compter au-delà de quatre) commentaire de A. 15. Pour ma part, je n’avais pas encore assimilé les mots donc je continuais mes séries de mimes. Ce fut aussi la première fois que nous avons pris notre courage à quatre mains pour aller rechercher des sides au self bar du restaurant .
Le plat était délicieux et revigorant. Les tteokbokki ont marqué ce jour-là le début d’une vraie histoire. Ces cylindres de pâte de riz ont une texture à la fois dense et tendre où la dent s’enfonce dans le calme. Depuis que j’apprends le japonais, je partage souvent avec mon ami C. ma passion pour les onomatopées, et j’ai été très heureux de découvrir que le coréen avait lui aussi ses petites pépites sonores. La texture des tteokbokki peut se dire jjolgit-jjolgit (쫄깃쫄깃) ; le frémissement du ragoût qui épaissit dans sa sauce peut faire bogeul-bogeul (보글보글).
Revigorés, nous étions prêts pour du jamais deux sans trois. En se dirigeant ensuite vers Gyeongbokgung , l’un des plus importants palais Joseon du pays, on a réalisé que Bugaksan , la montagne contre laquelle le palais avait été installé, se tenait vraiment là, tout près, comme une invitation lancée à nos mollets toujours déter’. La proximité était tentante. Je sentais déjà les cuisses vibrer à l’idée de repartir vers une montée. Il suffisait presque de lever le menton, de trouver le début du chemin, et hop : troisième sommet. Mais au moment de passer devant la grande porte du palais, on a été happés par un spectacle en costume d’époque. De fil en aiguille, on est entrés.
De ce grand palais, deux choses ont positivement marqué nos souvenirs, et ces deux choses étaient une, en fait : la beauté des pavillons de contemplation posés au bord des étangs. Le reste nous a laissés, A. et moi, un peu de bois 16. hehe . Les édifices, fraîchement reconstruits, n’offraient pour la plupart que leurs façades extérieures. On pouvait voir les toitures, les cours, les couleurs, les grandes lignes, mais il n’y avait aucun détail technique qui retienne, pas de curiosités nichées dans les plis ou entre deux ornements, de celles qui absorbent l’imagination. Avec le recul, je trouve deux raisons à notre perplexité. La première tient à A. et moi : à notre manque de renseignement préalable et à l’absence d’une guide aussi géniale que celle qui nous introduirait le lendemain dans le jardin secret de Changdeokgung. La seconde tient au palais lui-même : les incendies, le long oubli, les démolitions et les reconstructions récentes lui donnent l’air d’un lieu revenu d’entre les ruines, à l’état de maquette 17. Incendié pendant les invasions japonaises de 1592-1598, Gyeongbokgung demeura à l’abandon jusqu’à sa reconstruction en 1867. Sous l’occupation japonaise, une grande partie du complexe fut démolie, notamment lors de l’exposition industrielle de 1915 ; le siège du gouvernement général de Corée fut ensuite construit devant la salle du trône et achevé en 1926. Un programme de restauration à long terme est engagé depuis les années 1990. . Il avait beau être le plus important sur le papier, il est resté à nos yeux le moins captivant commentaire de A. 18. et avec une carte très peu claire sur quel bâtiment était quoi, ce qui me perdit plus d’une fois (après il est vrai que je me serais sûrement perdue aussi avec une carte plus claire). . Peut-être que c’est dans les livres d’histoire qu’il survit aujourd’hui avec le plus de force. Hyangwonjeong , le Pavillon de la Fragrance Lointaine, refuge privé du roi, nous a vraiment beaucoup plu.
Le soir même, on a visité Changgyeonggung , qui fut bien davantage à notre goût de souverains royaux modestement autoproclamés. Le parc y était plus doux. On y a vu la serre Daeonsil (대온실), avec son armature blanche un peu vieillie et ses tuiles de verre qui laissaient passer des rayons de lumière fanée 19. La serre Daeonsil (대온실), ou grande serre de Changgyeonggung, est construite en 1909. Son ossature métallique et ses tuiles de verre sont importées de France. Sous l’occupation japonaise, Changgyeonggung est transformé en Changgyeongwon, un parc public comprenant un zoo et un jardin botanique. . Un peu plus loin, on est aussi tombés sur la chambre placentaire du roi Seongjong , nom qui fait lever au moins un des deux sourcils 20. Les taesil (태실) sont des structures rituelles destinées à conserver le placenta et le cordon ombilical des enfants royaux de la dynastie Joseon. Ils étaient généralement établis sur des sommets ou des sites choisis pour leur valeur géomantique. Dans les années 1920, l’administration coloniale japonaise en déplaça plusieurs et les regroupa à Changgyeongwon, où se trouvait alors le zoo aménagé dans l’ancien palais de Changgyeonggung. .
Le soir, on est rentrés dans notre quartier, et Sinchon était méconnaissable. Je crois que cette fois on est passés par son cœur. La veille, on avait surtout vu des façades intimidantes et des portes dont on ne maîtrisait pas les usages. Là, les rues étaient pleines et sonores. Des groupes de gens de notre âge se déplaçaient en grappes, entraient dans des bars, ressortaient, riaient sur les trottoirs. Notre plan initial était simple : boire du makgeolli. On avait repéré un établissement, on s’est présentés devant, et une serveuse a communiqué la situation avec une efficacité internationale : croix de bras. Complet. C’est ciao.
On a donc suivi le flux des congénères commentaire de A. 21. repéré puis suivi un groupe de personnes qu’on espérait du quartier, et qui c’était aussi fait recal’ du bar où on voulait aller jusqu’à entrer dans un nouveau bar très animé, Saenghwal Maekju (생활맥주), que Naver traduisait en anglais par Life Beer 22. Après vérification, ça veut plutôt dire : “Bière de la vie quotidienne”. . On y a goûté pour la première fois des jeon , les pancakes salés coréens, et du yangnyeom chicken , poulet frit recouvert d’une sauce rouge, collante, sucrée-salée, à base de gochujang , d’ail et de sirop de maïs.
On a aussi trouvé ce pour quoi on était venus : du makgeolli ! La candeur a glissé dans nos esprits l’évidence qu’une bouteille par personne était la voie de la raison. On ne soupçonnait pas que les bouteilles étaient plus grosses encore que celles, remplies d’eau, qui avaient accompagné les sentiers de randonnée. Le makgeolli, alcool de riz laiteux, légèrement effervescent, arrivait dans des bouteilles ventrues. On le buvait dans de petites coupes rustiques, des sabal, souvent en laiton ou en nickel, un peu cabossées. Cette ambiance m’a beaucoup plu : la coupe froide contre les doigts chauds, le liquide pâle, trouble, impur sur la langue, la table bruyante, les pancakes salés, les jambes fatiguées sous la table.
On a fini cette première journée avec 42 000 pas dans les gambettes. Elle a paru belle et mémorable sur le coup, sans même qu’il faille attendre les fermentations du souvenir. Elle avait été composée chemin faisant, mais au plus proche de nos goûts de voyageurs.