Prologue
Il y a un mois encore, A. et moi étions au cœur de notre aventure en Corée du Sud, mais l’élan de la découverte m’emporte bien au-delà de ces deux semaines. Au moment où je commence ce carnet, je suis dans la chambre étudiante commentaire de A. 1. L’appartement de 35 m² plutôt mais qui coûte le prix d’une chambre étudiante. d’un internat de l’Université de Kyoto , menant chaque jour encore des explorations dans des espaces qui me sont inconnus. Ce n’est donc pas tout à fait une fin de voyage, ni le retour au calme depuis lequel on se tourne vers ce qu’on a vécu pour en faire une histoire bien rangée. Le voyage, en vérité, ne fait que commencer.
J’ai néanmoins promis à bon nombre de mes amis de leur faire parvenir au plus vite ce petit journal. Malheureusement, et je le regrette un peu, je n’ai pas consigné chaque jour de notes dignes de ce nom, pas d’observations de terrain le crayon à la main, pas de béquilles pour aider la mémoire à régurgiter les anecdotes qui m’ont paru précieuses sur le moment. Je dis malheureusement, car je sais depuis peu que mon bon plaisir d’écrire se nourrit en grande partie de l’abondance de détails, et des percées que les détails abondants ouvrent a posteriori dans tout un tas de petits univers chouettes et rigolos.
Un mois, trente jours, sept cent vingt heures me séparent du point de départ de notre aventure. Pour un être humain dont je situerais la mémoire quelque part dans la moyenne, dans quel genre de brouillard vais-je mettre le nez lorsque je m’efforcerai, en contractant bien les veines du front, de me remémorer quelque petit détail futile dont j’ai le goût ? Trente jours, ce n’est pas grand-chose sur un calendrier, mais c’est déjà assez pour que certains moments se rangent de travers. Je me demande dans quel genre de brouillard je vais devoir avancer pour remettre la main sur ce qui, sur le coup, m’avait paru digne d’être retenu ; dans quel genre de flou mes yeux se confondront ; combien de visages sont déjà pâles et combien de gestes étonnants flottent déjà dans l’incertitude.
En tout cas c’est toujours un brouillard, et pas un mur. C’est déjà ça. Même si tout paraît sombre les premières secondes où mes yeux pirouettent et se retournent dedans ma tête, les épisodes sont encore électrisés. Il y a assez de jus pour qu’en sautant comme un pou d’un détail à l’autre, je puisse, en quelques minutes appliquées, ramasser de fructueux paniers de souvenirs.
Je regarde la première liste de détails dressée avec l’appréhension de celui qui s’apprête à ouvrir la porte d’une armoire longtemps oubliée dont il se souvient juste que tout y a été tassé à vau-l’eau. Mais l’expérience est moins calamiteuse que prévu. Malgré ma naïveté et l’absence de notes, A. et moi avons disséminé dans le sillage de notre départ une promesse à nos proches ; Petits Poucets commentaire de A. 2. Je ne suis ni petite ni un pouce pour ma part. plus sentimentaux que prévoyants que nous sommes. Cette promesse a taillé deux perches qui dopent mes sauts de pou d’un fil à l’autre. Déjà, A. a pris à cœur son titre de respo photo et ses images forment maintenant une corde à linge de souvenirs où les journées sèchent encore un peu. Puis il y a l’autre perche, moins voyante, moins bariolée peut-être, mais de bois plus ferme encore : la promesse a entretenu l’idée qu’il faudrait bientôt brandir l’épuisette, pour repêcher de ces journées, de quoi les raconter. Cette conscience répétée m’accordait ci et là, pendant quelques instants, l’œil et l’oreille du conteur qui cueille des actions et des textures avec lesquelles il s’entend déjà bien construire son histoire ; elle m’accordait la mâchoire du conteur aussi, qui remâche la vie encore chaude et les événements anodins qui se succèdent pour recracher quelques premières briquettes solides ou combler quelque trou ou remblayer quelque fondation quand d’aventure on ne saurait pas bien d’où partir. Les effets étaient d’autant plus grands que je n’étais pas seul. La diligence d’A. à éprouver la puissance de sa mémoire a donné lieu à tout plein de mini-récaps qui ont donné du liant aux péripéties et aux observations de notre voyage.
On entend parfois que la mémoire est épisodique et cloisonnée ; que les souvenirs habitent des espaces entre lesquels baigne un vide, tantôt survolé par des ponts si bien conçus qu’ils émoustilleraient un ingénieur en ouvrages d’art, tantôt enjambé par de petits ponts pittoresques, comme dans ces paysages resserrés où le fond semble toucher le premier plan ; tantôt dissimulé derrière des feuillages que l’on écarte de la main, et dont le simple mouvement, mêlé à la redécouverte inattendue d’un de nos passés vécus, nous émeut. Parfois aussi, le parfois est tragique : les épisodes sont orphelins, enclavés. Ce sont des prisons contre les murs desquelles il vaut mieux ne pas poser l’oreille, si l’on fait partie de ces humains que la seule idée de l’écoulement du temps abîme.
Mais notre aventure n’est pas un radeau de tristesse et j’y peux encore faire, dans ma tête, de joyeux sauts de pou à la perche.
JOUR 0
Je commencerai par le bruit d’un film plastique noir, celui avec lequel A. et moi faisions des cabrioles autour de nos deux sacs de randonnée, attachés dos à dos. On finissait notre déménagement avec l’aide décisive de « ma sœur » O., comme l’appelle A., qu’on remercie encore. Nos deux sacs avaient pris l’allure d’une grosse poubelle trop pleine. Dans la valise rouge, on fourrait les dernières chaussettes ; ses roulettes, bruyantes comme le tonnerre, brillaient hélas moins par leur bon roulement que par leur fracas. On a festoyé ensemble une dernière fois autour d’une table d’un CROUS avant de prendre le RER B direction l’aéroport CDG. Dans la rame, un petit ruisseau de dégueulis coulait lentement sous nos pieds commentaire de A. 3. Pour préciser, aucun de nous n’avait vomi, une personne inconnue derrière nous oui, et c’était pas si ouf. . À l’aéroport, A. a oublié ses lunettes avec O. commentaire de A. 4. O. avait pris les lunettes. et s’est lancée dans une aventure transgressive pour les récupérer : elle a remonté le cours d’eau des premiers portiques de sécurité, désarçonnant au passage tous les agents sur place qui étaient tout aussi perdus qu’elle face à un tel imprévu protocolaire commentaire de A. 5. Avant même ce “petit” imprévu, à l’enregistrement des bagages, notre sac poubelle (nos sacs de rando emballés) a été refusé sous cette forme. Après avoir compris que nous n’allions pas payer de supplément bagage (ce qui a beaucoup rassuré tout le monde), nous avons en panique détruit notre précédente œuvre d’emballage. . Mais tout s’est bien passé, elle a réussi, et elle s’est mise à l’abri du flou.
On a pris un vol T’way bien en direction d’ Incheon , une sorte de presqu’île gagnée sur la mer où se trouve l’aéroport international principal pour rejoindre Séoul. Les ratus economicus avaient jubilé devant le prix des billets, mais ça s’accompagnait de quelques compromis. Il n’y avait aucun divertissement à bord. Mais on avait apporté notre double-jack pour regarder ensemble la série Kingdom recommandée par K. C’est une série de zombies qui se déroule au début du XVIIe siècle coréen sous la dynastie Chosŏn ! Super top, ça fait du bien au genre. On s’est dit qu’en plus c’était dans le thème de notre voyage. Comme on avait commencé à poncer les articles Wikipédia labellisés sur l’histoire de la Corée et quelques chapitres de livres. C’était jouissif de regarder une fiction historique de ce genre dans la foulée.
Il n’y avait presque que des Coréens dans notre vol, ce qui donnait déjà à l’avion l’air d’un sas d’entrée dans le voyage. Devant nos sièges, un couple en fin de cinquantaine subissait malgré lui nos premiers ajustements de passagers longue durée : on fouillait, on rangeait, on re-fouillait dans le filet à affaires fixé au siège, c’est-à-dire directement dans leur dos, avec la délicatesse de deux petits séismes enthousiastes. La dame s’est retournée et a demandé d’arrêter. Petit instant de honte internationale. Échec de notre objectif numéro 1 : se fondre dans la masse et ne pas faire de vagues. On s’est crus immédiatement démasqués, incapables de passer inaperçus avant même d’avoir quitté le tarmac. Puis, presque aussitôt, elle a tendu des bonbons à la menthe dans notre direction. Restait à savoir si c’était une offrande de paix ou une intervention d’hygiène publique. On a préféré croire au calumet, et on a répondu comme des gens qui n’ont pas grand-chose mais le partagent quand même : avec une galette de maïs Lidl. L’Eucharistie du voyageur low-cost. Ils l’ont coupée en deux, très simplement, et l’ont mangée ensemble. En plus d’être compagnons, ils étaient maintenant cumpaïs. Le reste du vol a atteint le niveau d’intérêt d’un vol long-courrier de 11 h classique, et à ce titre, je vais cette fois-ci utiliser le pouvoir du narrateur qui se venge d’une expérience qu’il aurait adoré sauter ou vivre en vitesse x48 : l’ellipse.
On se retrouve donc quelques heures plus tard sur le sol coréen 6. Enfin sur ce qu’Incheon avait négocié à coup de remblai et de ponts avec la mer pour pouvoir être appelé ainsi. avec les yeux secs, les jambes en kit et la dignité floue des gens qui ont dormi 23 minutes en trois fois commentaire de A. 7. J’ai plus dormi 4 h mais c’est sûrement grâce à une taille avantageuse. .
On a commencé par recommencer une queue d’environ deux plombes (unité internationale), dans la file du passage de la douane. Comme on avait manifestement atterri en même temps qu’un avion en provenance du Japon, et que mon cerveau avait un peu de ping, je me suis demandé pendant quelques secondes si on n’avait pas grillé une étape du voyage : était-on bien à Séoul, ou déjà quelque part dans le Kansai, déjà au début du chapitre suivant ?
Au guichet, j’ai donné mes deux index. Cérémonie d’accueil assez sobre : je déposai mes doigts sur l’autel lumineux de la machine, et la Corée, dans sa grande bonté frontalière, accepta mes extrémités (et j’en ai déduit que la partie avait été acceptée avec le tout, donc j’ai poursuivi mon chemin avec mes deux doigts reconnus et leur suite). La file avait tellement duré que, quand on est arrivés au tapis à bagages, nos sacs étaient lassés du manège qui tourne depuis un moment. Ils avaient été descendus du circuit et posés au sol, comme deux enfants oubliés dans le coin d’une aire de jeu en zone rurale dévitalisée ; pendant que le tapis s’apprêtait à accueillir les valises d’un autre avion. À ce moment-là, je compris que les Coréens du vol avaient déjà été initiés à cette confrérie digitale, probablement bien plus tôt, dans une cérémonie nationale avec gommettes, larmes parentales et scanner taille enfant.
Restait à rejoindre notre premier logement, dans le quartier de Sinchon , au Sinchon Sisters Hostel. On a tenté de trouver le métro, mais après avoir essayé avec une rigueur exemplaire l’ensemble des mauvaises directions, deux Coréennes sont venues à notre rencontre pour indiquer le chemin. Très gentilles, merci à elles.
On a alors pris l’AREX , mais pas l’AREX Express, parce que les ratus economicus qui sommeillaient dans nos poches ont immédiatement compris qu’il existait une version moins chère, plus lente, plus mieux : l’AREX All-Stop Train. Aucun regret. Après onze heures d’avion, je crois qu’on n’avait pas envie d’être réinjectés tout de suite dans une capsule aseptisée. On a donc choisi le train qui s’arrêtait partout, le train qui prenait son temps.
Le paysage, dilué dans la fatigue du voyage, avait quelque chose de très étonnant. Entre Incheon et Séoul s’étendait une zone marécageuse assez grise, basse, humide, au milieu de laquelle jaillissaient parfois de petits îlots de bâtiments très hauts, pas toujours finis, comme si quelqu’un avait planté là quelques morceaux de ville avant de se raviser. Derrière ces tours passait un soleil couchant qui faisait de son mieux pour dramatiser notre arrivée. Les vasières donnaient à ces immeubles verticaux un air bizarre, à la fois futuriste et mal chaussé, comme des gratte-ciel sortis trop tôt de la mer avec encore de la boue aux chevilles commentaire de A. 8. Ou comme dans les SIMS quand tu décides de mettre un ensemble de buildings un peu au hasard. .
Je me suis dit qu’il fallait prendre une photo ; j’ai raté. Puis je me suis aperçu que la personne derrière moi souhaitait aussi tenter sa chance. Elle a regardé dehors et a dit, avec un ton qui m’a marqué sans que je sache très bien pourquoi : a beautiful scenery. Sa photo était tout aussi ratée que la mienne. On a souri et puis s’en vont.
En sortant du métro dans un des nombreux cœurs de la ville, je crois que j’avais du mal à redresser la tête. Prosaïquement, parce que je portais la valise et un sac beaucoup trop lourd, chargé de matériel d’enregistrement et de randonnée. Mais aussi parce que je n’avais jamais été entouré d’autant de bâtiments si hauts, si concentrés, si lumineux. Tout montait. Les façades, les enseignes, les lignes de fenêtres, les néons, les immeubles qui semblaient s’empiler sur d’autres immeubles grâce à la nuit qui rapproche les choses en brouillant leurs frontières. Je crois que ce vers m’était venu en tête à ce moment-là : “l’en-allée des voies prodigieuses”.
Et les hautes
racines courbes célébraient
l’en-allée des voies prodigieuses, l’invention des voûtes et des nefs,
et la lumière alors, en de plus purs exploits féconde, inaugurait le blanc
royaume où j’ai mené peut-être un corps sans ombre . . .— Saint-John Perse, « Pour fêter une enfance », Éloges, Éditions de la Librairie Gallimard, 1925.
Et le relief, qui va être un grand sujet-compagnon de cette aventure, a forcé d’emblée les présentations. En Corée, du moins dans le petit morceau qu’on en a parcouru, la ville grimpe sur les collines commentaire de A. 9. La ville est entourée de collines et y’a beaucoup de relief dans celle-ci en mode des grosses montées sèches mais pas si longues mais surtout le béton suivait le relief naturel sans aucun aplanissement. . Dans les jardins, dans les rues, autour des temples, jusque dans les quartiers les plus ordinaires, il y a toujours une butte, une rampe, une montée qui attend son heure, qui vous défie, qui vante son apport de composition au paysage qu’elle domine. À peine sortis de la grande allée de Seogang-ro, on a découvert une série de ruelles comiquement escarpées. Dernière petite épreuve du jour !
On est arrivés vers 18 h 30 au Sinchon Sisters Hostel, accueillis par une jeune femme très gentille qui a porté notre valise avec une facilité déconcertante. Après une courte pause à phaser au plafond, moment auquel il n’a manqué qu’un vieux ventilateur central à pales, on est descendus se sustenter dans un restaurant au pied de l’immeuble, un Keunmam Halmae Sundaeguk, 큰맘할매순대국, “grand-mère au grand cœur” (c’est une chaîne). Avec le recul que me donne maintenant l’expérience, je peux dire que c’était une entrée de jeu audacieuse, et même une manière de prendre l’aventure culinaire par les cornes.
A. a tenté le samgyetang , 삼계탕, soupe au poulet et au ginseng servie en pleine ébullition, avec un petit coquelet entier farci de riz gluant, de jujube, d’ail et d’une racine de ginseng. De mon côté, je suis parti sur le sundae-guk , 순대국, bouillon de boudin coréen, avec des intestins de porc farcis de nouilles translucides de patate douce. Lorsque le chef est arrivé, j’ai oublié tous les petits mots que j’avais tenté d’apprendre la veille. Il ne me restait que juseyo, s’il vous plaît, alors je l’ai répété en décrochant mon meilleur sourire et mon index (dont la reconnaissance officielle était encore toute fraîche, je vous le rappelle fièrement). Le gentil monsieur a bien rigolé.
Comme il n’y avait presque personne, à part une table d’habitués déjà servis, sans doute des travailleurs du bâtiment à en juger par les taches de plâtre sur leurs pantalons, le chef a pris le temps, en revenant avec les plats, de montrer comment les manger. Il a posé le plateau entre A. et moi, a rapproché mon bol du bout des doigts, puis a désigné les petits ramequins l’un après l’autre. Il a jeté quelques cuillères de buchu , 부추, de la ciboule asiatique, dans le bouillon. Il a recueilli ensuite, au creux d’une autre cuillère, de minuscules crevettes salées fermentées, les saeujeot , 새우젓, et les a projetées en plein cœur du bassin-bouillon-du-bol. Il a ajouté quelques cuillérées d’encore une autre autre cuillère de sauce rouge pimentée, la dadaegi , 다대기, puis a remué lentement, en cercle, le poignet souple, les yeux levés vers notre table pour vérifier qu’on suivait et qu’on avait lancé le record de la chorégraphie. Il a repris la cuillère plus haut sur le manche, a mimé le trajet jusqu’à la bouche, a fermé les lèvres sur une bouchée invisible, puis a hoché la tête commentaire de A. 10. L’histoire est ici un peu romancée d’après mes souvenirs. .
Premier dilemme de banchan . Le chef avait apporté à notre table un plateau d’à-côtés : kimchi de chou, cubes de radis piquants, et dubu-jorim , 두부조림, du tofu légèrement poêlé puis braisé dans une sauce à base de sauce soja, d’huile de sésame, d’un peu de sucre et de graines de sésame grillées. On a adoré. On avait entendu que, la plupart du temps, les banchan étaient en libre-service ou pouvaient être redemandés sans que cela n’offense personne, au contraire. Mais entre savoir une chose et oser l’accomplir dans un restaurant coréen le premier soir avec le cerveau en compote, il y a un gouffre devant lequel on est restés debout, polis, les papilles tremblantes à l’idée de pouvoir poser sur notre palais ne serait-ce qu’une tranche de plus de ce tofu exquis, observant les autres se resservir avec la désinvolture de ceux qui ne se sont jamais posés cette question-barrière.
Plus tard, on a fait une petite promenade autour de l’immeuble, dans Sinchon, histoire de digérer l’expérience. Pour apaiser un peu les papilles après ce premier corps-à-corps avec nos habitudes culinaires, on a testé le lait de banane Binggrae , petite bouteille jaune dont la douceur industrielle semblait tendre la main depuis un monde moins pimenté commentaire de A. 11. Ça a un goût de bonbon banane… Je n’en ai plus jamais repris . C’était trop sucré. Comme beaucoup de choses là-bas, d’ailleurs.
Au cours de la balade, je dois dire que l’impression générale restait encore un peu brouillée. La ville ne fermait rien, mais elle n’ouvrait pas tout à fait non plus : elle laissait partout de petites portes entrebâillées, des restaurants sans mode d’emploi, des escaliers vers des salles à la lumière électrique, des vitrines où quelque chose faisait signe sans qu’on sache comment répondre. Et ce premier soir, malgré notre curiosité bien réelle, on avait du mal à imaginer trouver chaque fois l’énergie d’être débutants : pousser la porte, commander de travers avec candeur, sourire assez mais pas trop, oser sans envahir, se tromper sans être grossiers. Tout semblait proche, presque joyeux, mais séparé par la mince vitre de nos habitudes, de notre réserve et de notre envie de bien faire.